Euqixerona

Tout à commencé par une fin. C'est pas simple à expliquer, j'peux pas vous décrire exactement le pourquoi, ou le comment; c'est une suite d'évènements, des causes et des conséquences, mais j'vais essayer.

Il était là, étendu sur l'sol, raide mort. Crise cardiaque j'suppose, ou l'épilepsie p't'être, chais pas trop. J'le voyais baigné dans sa bave, dans son vomis, il s'était même chié d'ssus. C'était clair'ment dégueulasse, un truc infâme, répugnant, ignoble. Mais j'trouvais ça quand même classe, le mec était crevé dans sa merde, et pourtant ça avait quelqu'chose de divin, chais pas.

J'regardais la scène, un peu dégouté quand même, mais j'pouvais pas en détacher les yeux. C'était comme...

...nan, 'faut r'partir un peu avant encore.

Ma vie était bien remplie, en fait; même si on aurait pu dire que j'foutais rien d'mes journées, c'était pas vrai; enfin, si j'avais vraiment rien branlé, j'serais resté immobile sur un fauteuil, à baver d'vant un écran d'télé, comme tous ces vioques qui pourrissent devant leurs séries à deux balles.

Nan, j'faisais des trucs, inutiles certes, mais quelqu'chose quand même, l'air de rien. J'surfais sur l'net, j'sortais m'acheter d'l'alcool, des litres que j'ingurgitais, en fumant mes pétards et mes clopes et en bâffrant des sandwitches pain-fromage-jambon-fromage-sauce-pain. J'matais des films, je jouais un peu, musique, etc. Enfin, j'faisais des trucs quoi, j'm'occupais. Ca m'a permis d'découvrir plein d'choses, des choses que personne voit, mais moi j'les voyais.

Comme j'vivais principalement la nuit, bah forcément j'voyais tout en noir. J'me sentais pas bien, envie d'chialer souvent, mais un homme, un vrai, ça pleure pas, pas vrai ? Envie d'crever aussi, mais toujours eu la flemme, et pas l'courage.

Pis un jour, chuis sorti d'chez moi. J'savais pas trop quoi foutre, alors j'ai marché. J'ai marché loin, en fait, quand on y pense; j'sais plus combien d'temps j'ai marché.

Pis chuis arrivé dans une ville, les gens marchaient plus vite qu'moi. C'est des fous les gens, ils s'rendent pas compte combien ça sert à rien d'marcher aussi vite. On aurait dit qu'ils étaient poursuivis par quelqu'chose. P't'être bien qu'c'était l'cas. Bah du coup, ils m'regardaient même pas, ils en avaient rien à branler d'ma tronche, alors j'ai continué d'marcher. Puis j'l'ai vu là, étendu sur l'sol, les gens passaient à côté, pis ils le r'gardaient vite fait, et ils s'barraient plus vite encore qu'ils étaient arrivés.

J'me suis arrêté moi. J'l'ai vu, dans sa pisse, dans son dégueulis, allongé à moitié face contre l'sol, les yeux vitreux, la gueule ouverte, comme s'il cherchait à r'prendre son souffle, sauf qu'il était parti d'puis longtemps. L'mec commençait à d'venir blanc, ça puait à trois kilomètres.

Alors j'ai pigé. L'bonhomme, avant, il courait comme les autres. Il était aussi con qu'les autres, poursuivi par lui-même. Il pensait comme les autres, qu'un boulot t'apporte l'bonheur, qu'si tu travailles bien t'seras heureux. Le bonbon quoi. Il pensait qu'il d'vait ach'ter l'truc l'plus à la mode, l'truc l'plus "high tech" comme y disent. Pis, il est mort là, comme un con, et personne en a plus rien à faire de sa gueule. Bah c'est con mec, mais t'as pas vécu. T'as rien fait pour toi dans ta vie, rien fait d'bien, rien fait d'cool, rien fait d'intéressant. T'as passé ta vie à marcher vite, plus vite que moi, pourquoi ? Pour crever comme une bouse dans l'métro ? Pfff. Alors j'me suis dit qu'tous ces gens, qui m'regardaient bizarre, qu'aimaient pas ma gueule, ils pouvaient bien aller s'faire enculer. Franch'ment, à quoi ça va m'servir tous ces r'gards condescendants, toutes ces paires d'yeux dégueulasse qui m'fixent et pensent que chuis une merde ? Bah j'm'en tape. C'est vous les merdes, moi j'vis, j'ai une vraie vie, une vie pleine de trucs que j'aime, une existence complète, et j'fais c'que j'veux. Et j'vous emmerde, bah ouais, ça vous fait chier qu'j'sois pas comme vous hein, que j'morfle pas comme vous...

...ouais, mais moi chuis pas heureux, en fait.

J'sais pas quoi faire d'autre, dans ma vie. J'sais pas comment vous faites pour t'nir l'coup, parce que moi, j'tiens pas. Rien qu'à vous regarder marcher vite, ça m'fatigue.

Rien qu'à penser que j'pourrais faire la même chose que vous, j'attends qu'une chose, c'est crever, comme un con, dans l'métro, noyé dans ma pisse, ma chiasse, et mon vomis.

Alors j'm'allonge, face contre l'sol, et j'tremble. J'ai pas froid, nan, chuis fatigué, fatigué d'vivre dans c'monde où c'est la peur qui règne, sur c'te planète ou un humain peut crever d'vant tout l'monde, et où ça intéresse personne, alors qu'on pleure pour trois pour cent d'matière grasse dans un yahourt. J'suis épuisé d'voir qu'en fait, j'préfèrerai être un robot qu'un humain, parce qu'un robot, il s'en bat les couilles de tout ça.J'tremble comme une feuille, et j'vomis, et j'me chie d'ssus.

Et j'réalise qu'en fait, ce mec que j'regardais, c'était moi, moi l'pauvre bougre qui court pas assez vite, et qui s'laisse dépasser par les évènements; moi l'pauvre con, qu'a pas d'boulot, pas d'femme, pas d'gosse, et qui meurt comme un con, parce qu'au final, il meurt de désespoir. Dépité par ce monde à l'agonie, et dégouté par lui-même.

Si un jour, tu t'dis qu't'as tout perdu, regarde autour de toi. En fait, t'as pas tout perdu, c'est l'tout qui t'a perdu. Et sans l'tout, bah t'es seul. Aussi seul que moi. Et y t'reste plus qu'à crever dans ta merde et ton vomis, parce qu'en fait, tu vaux pas plus que ça.

30 octobre 2012